Par un décret en date du 23 juillet 1980, la Société de Borda, association loi de 1901, est reconnue d’utilité publique, consacrant officiellement plus d’un siècle d’engagement au service de la connaissance, de la mémoire collective et du rayonnement culturel des Landes. Cette décision ne constitue pas seulement une distinction honorifique : elle marque un tournant institutionnel majeur, qui inscrit durablement la Société dans le paysage national des grandes associations savantes. L’État reconnaît ainsi qu’elle ne sert pas seulement ses membres : elle sert l’intérêt général, en contribuant à la transmission du savoir, à la conservation de la mémoire locale et à l’enrichissement de la culture nationale.
Cette obtention est le résultat d’un long combat qui avait pourtant mal commencé. En 1879, soit quatre ans à peine après la fondation de la Société de Borda (1), l’archiviste Émile Taillebois informe le bureau qu’il a pris des renseignements à Paris en vue d’obtenir la reconnaissance (2).
Cette volonté de décrocher le précieux sésame s’inscrit dans l’effort des sociétés savantes pour obtenir la consécration officielle de l’État. En effet, l’utilité publique a d’abord été limitée aux seuls organismes ayant fait l’objet d’une ordonnance royale. Elles concernaient presque exclusivement les grandes sociétés parisiennes, comme la Société de Géographie, ou quelques très anciennes académies, comme l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux ou la Société linnéenne de Bordeaux, qui obtinrent la reconnaissance en 1828. Par la suite, cet avantage a été un peu plus largement concédé à partir du Second Empire – comme à l’Académie des Sciences, Lettres et Arts d’Agen en 1861 –, et, surtout, de la IIIe République, même à des sociétés régionales de création récente – comme la Société historique et archéologique du Périgord, fondée en 1874 et reconnue en 1886 –, dès lors qu’elles ont fait leurs preuves ou rendu des services notamment de type éducatif. Les bénéfices sont multiples : l’utilité publique permet à une société de devenir une personne morale et, à ce titre, d’acquérir, de vendre, de passer des contrats, d’ester en justice (3). Mais ce qui retient surtout l’attention est la possibilité de recevoir donation et legs (4) sans réserve du droit des tiers au profit des héritiers normaux, donc sans risque de procès indéfinis.
Le 3 janvier 1880, le bureau du groupement landais décide de constituer un dossier et motive sa demande :
« – Considérant que la Société de Borda est entrée dans sa cinquième année d’existence, que dans ce court espace de temps elle a pris un très-grand développement ;
– Considérant qu’elle a publié avec la plus grande régularité le compte-rendu de ses travaux, qui forme dès à présent trois volumes ;
– Considérant que dans ces comptes-rendus se trouvent des travaux intéressant la contrée (textes gascons inédits, découverte d’espèces nouvelles en entomologie et en malacologie, trouvailles d’archéologie préhistorique, études d’histoire locale, publications de mémoires inédits de Borda d’Oro et du naturaliste Thore), etc.
– Considérant qu’avec le concours de la ville de Dax la Société de Borda a fondé un Musée que la ville a pourvu d’un conservateur rétribué et qui est destiné à centraliser toutes les richesses archéologiques, ethnographiques et d’histoire naturelle de la contrée ; qu’en outre la Société a fondé une bibliothèque scientifique ;
– Considérant que la Société de Borda a installé deux postes d’observations météorologiques, qui, d’après les constatations de M. Renoux (de l’Institut) fonctionnent avec la plus grande régularité ;
– Considérant que pour pouvoir donner plus de développement à son œuvre, la Société aurait besoin d’être reconnue comme établissement d’utilité publique. » (5)
Afin de se conformer aux attentes de l’État, les statuts de l’association sont aménagés, mais ils ne prendront effet que si l’agrément est obtenu. La reconnaissance comme établissement d’utilité publique est en effet l’occasion pour les autorités de contrôler, sinon de faire modifier les textes fondamentaux définissant les objectifs et fixant l’organisation des groupements savants. L’attention qui leur est ainsi accordée souligne l’importance de ces statuts ou règlements.
Le dossier est appuyé par des sociétaires occupant des positions influentes : Maurice Bacler d’Albe, chef de cabinet du préfet des Landes, et Gustave Loustalot, député de Dax, mais aussi le Bordelais Raoul de Saint-Arroman, chef de division en charge des sociétés savantes au ministère de l’Instruction publique. Tous laissent espérer une issue favorable (6). Cependant, en juin 1880, c’est la douche froide. En effet, le ministre Jules Ferry
« n’a pas jugé opportun de transmettre au Conseil d’État la demande en reconnaissance d’utilité publique formulée par la Société de Borda, surtout parce que cette société ne possède pas un encaisse suffisant, lequel doit être de dix mille francs au moins, d’après les règlements en vigueur. » (7)
Ainsi, le ministre a motivé son refus en raison de la fragilité financière de la Société. L’épisode a dû être douloureux, car le compte-rendu ne mentionne pas les remarques qui ont pu être faites à ce propos.
Toutefois, cela n’était pas rédhibitoire, car certaines sociétés avaient réussi à obtenir cette reconnaissance avant de disparaître à peine quelques décennies plus tard. Mais cet exemple montre qu’elle n’était pas à la portée de tous. Selon une liste publiée en 1891 par le ministère de l’Instruction publique, seules 135 sociétés savantes sur 535 l’ont obtenu. La plupart ont pour elle l’ancienneté et/ou une vocation nationale, mais certaines ont tiré leur épingle du jeu, comme la Société archéologique du Gers (8), fondée en 1891 et reconnue dès 1894. Pour se faire une idée d’ensemble, on compte près de 250 sociétés savantes reconnues au cours du XIXe siècle jusqu’en 1931 (la dernière année où le CTHS a publié une telle liste), soit 30 jusqu’en 1851, 65 sous le Second Empire et 152 sous la IIIe République. Sur ce total, la part des sociétés parisiennes n’a cessé de croître, passant de 5 à 20, puis 70 bénéficiaires (9). Au cours du XXe siècle, elles deviennent exceptionnelles : seules quelques sociétés savantes sont reconnues individuellement, à l’instar de certains groupements régionaux, comme la Société archéologique de Bordeaux en 1915, la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne en 1931 ou celle de Pau en 1939.
L’ambition d’une reconnaissance renaît à la Société de Borda dans les années 1970. Le groupement érudit landais vit alors son âge d’or avec les Trente Glorieuses. Depuis près d’un siècle, sa position s’est affermie et son audience accrue. La Société compte près de 1 900 adhérents, est soutenue par plusieurs collectivités locales (Conseil général des Landes, mairies de Dax, de Saint-Paul-lès-Dax et de Mont-de-Marsan), participe au développement du tourisme dans les Landes et à la protection des monuments historiques, mais aussi joue un rôle d’éducation populaire. De ce fait, de nouvelles démarches sont entreprises à l’issue de l’Assemblée générale du 22 février 1975 avant qu’une demande officielle soit envoyée par le président Fernand Thouvignon le 15 décembre. Dans ce dossier, on constate avec étonnement que la déclaration comme association régie par le statut de la loi 1901 ne date que du 5 juin 1936 avant d’être publiée au Journal officiel le 16 juin !
Cette fois-ci, la Société de Borda passe sans encombre l’examen de sa situation financière, puisque le conseil municipal de Dax, le préfet des Landes et le ministre de la Culture ont donné un avis favorable, précédant celui du Conseil d’État. Enfin, le 23 juillet 1980, le Premier ministre Raymond Barre signe le décret reconnaissant la Société de Borda d’utilité publique. Le ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet, est chargé de son exécution et dont la mention paraît dans le Journal officiel du 29 juillet. Pour célébrer cet événement, celle-ci est indiquée sur la couverture du Bulletin du 3e trimestre 1980. Elle marque la fin d’un combat commencé un siècle auparavant.
Cette reconnaissance place la Société de Borda dans le cercle restreint des associations dont l’État reconnaît la valeur scientifique et civique. Rares sont les sociétés savantes régionales à avoir obtenu ce statut tardivement, ce qui souligne son importance et sa vitalité. Cette légitimité accrue facilite les partenariats avec les collectivités territoriales ; les collaborations avec les institutions culturelles et la participation à des projets patrimoniaux d’envergure.
Ce nouveau statut lui permet aussi de recevoir des dons et legs avec des avantages fiscaux pour les donateurs – notamment dans le cadre de la campagne de mécénat lancée en 2026 à destination des particuliers et des entreprises (10) (11) – ; de gérer des biens et collections avec une sécurité juridique renforcée ; d’être reconnue comme interlocuteur fiable dans les opérations patrimoniales. Enfin, il engage la Société de Borda à maintenir une gestion rigoureuse, une transparence financière, une activité régulière et utile à la collectivité. La reconnaissance n’est pas un aboutissement : c’est une obligation de continuer à servir. Elle apparaît ainsi comme un pivot historique, un moment où l’État a confirmé ce que les locaux savaient déjà : la Société de Borda est une partie intégrante du patrimoine landais.
Gonzague Espinosa-Dassonneville
Notes
1- https://www.societe-borda.com/25-janvier-1876-fondation-de-la-societe-de-borda/
2- Bull. Soc. Borda, 4e tri., 1879, séance du 4 décembre, p. 280.
3- Prendre l’initiative de saisir une juridiction pour faire valoir ses droits ou défendre ses intérêts.
4- Art. 910 et 937 du Code civil.
5- Bull. Soc. Borda, 1er tri., 1880, séance du 3 janvier, p. XXI-XXII.
6- Bull. Soc. Borda, 2e tri, 1880, séance du 1er mai, p. XXXIX-XL.
7- Bull. Soc. Borda, 2e tri, 1880, séance du 3 juin, p. XLII.
8- En 1936, elle prend son nom actuel de Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers.
9- Chaline J.-P., éd. 1998. Sociabilité et érudition. Les sociétés savantes en France : XIXe-XXe siècles. Paris, CTHS, p. 72-73.
10- Mécénat particulier : https://www.societe-borda.com/mecenat-particulier/
11- Mécénat entreprise : https://www.societe-borda.com/mecenat/
Pour en savoir plus
-Espinosa-Dassonneville G., La Société de Borda. Histoire d’une société savante (1876-2026), Dax, Société de Borda, 2025, 370 p.