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La Grande Lande comme vous ne l’imaginiez sans doute pas

    Depuis le milieu des années 1980, la Grande Lande est au cœur de recherches archéologiques régulières menées par le Centre de Recherches Archéologiques sur les Landes (CRAL), association créée par deux passionnés, Bernard Gellibert et Jean-Claude Merlet. Et, oh surprise ! Ce territoire n’était pas un désert humain, chaque prospection suivie ou non de fouilles montrant progressivement une occupation du sol inédite et insoupçonnée. Mieux, il se retrouvait intégré aux grandes dynamiques de peuplement du grand sud-ouest de la France et présentait des liens chrono-culturels avec des zones parfois très éloignées de ce territoire selon les périodes.

    Comprendre les populations, c’est bien, comprendre aussi le milieu dans lequel elles évoluaient, c’est mieux. Dès le début des années 1980, de premiers prélèvements de pollens anciens furent menés dans le cadre du premier colloque de Sabres et le résultat fut publié sous le titre « Analyse palynologique de la tourbière de Bourricos (Landes) » par Marie-Madeleine Paquereau, intégré aux actes du colloque (1985) [consultable en ligne : http://www.archeolandes.com/documents/palynobour.pdf].

Depuis, de nouvelles analyses palynologiques à partir d’autres prélèvements dans d’autres tourbières contribuaient à apporter une vision approfondie de l’évolution du paysage landais, notamment :

  • l’analyse par Marie-Françoise Diot de carottages pratiqués dans le fossé du château de terre des Albret à Labrit en 1990 (rapport dactylographié, inédit) ;
  • l’analyse par Philippe Legigan et Laurence Marambat de carottages pratiqués dans une lagune de Canenx-et-Réaut (publiée dans le Bulletin de la Société de Borda, 4e, 1993) ;

    Ce sont les résultats de cette dernière étude – et elle s’appuie aussi en partie sur les données plus anciennes – qui permettent d’avoir une vision claire des grandes lignes de l’évolution de l’environnement de la Grande Lande sur un temps long.

  • Oubliez la légende colportée depuis longtemps du fameux « avant Napoléon III, les Landes n’étaient qu’un vaste marécage insalubre ».
  • Oubliez cette idée reçue qu’avant la loi de 1857, il n’y avait pas de forêt dans les Landes.
  • Oubliez cette croyance que seul le pin est apte à pousser sur ce territoire.

    Le Landais n’était pas désespérément soumis à ce terroir dont il avait hérité mais avait au contraire trouvé des moyens de s’adapter à des contraintes en rationalisant le paysage.

    Comprendre les Landes de Gascogne du passé, c’est accepter que ce territoire avait sa propre logique, productive pour lui-même, adapté à des contraintes qu’il avait fait siennes et surmontées à sa manière.

    Comprendre les Landes de Gascogne, c’est se rendre compte que le territoire était rationalisé en fonction de sa nature, que le rythme des travaux agricoles tout autant que celui des parcours ou l’implantation des types de parcelles répondait à des objectifs.

    La gestion de l’espace était planifiée, tributaire d’un objectif essentiel : enrichir les champs pour rendre le sable productif grâce au fumier des moutons et brebis recueilli dans les nombreuses bergeries. Dans ce cadre, le maintien de plus de la moitié du territoire en lande rase était essentiel et reposait sur l’ancestrale action du feu pour préparer le pacage et empêcher les taillis, puis la forêt d’étendre son empire comme elle l’avait fait dans un passé lointain.

    Les lagunes (les fameux « marécages » des mauvais raconteurs d’histoires), étaient, à ce titre, précieuses : contrôle du feu, abreuvement des troupeaux mais aussi des bergers qui avaient appris à presser les sphaignes pour obtenir une eau potable, consommation de poissons pour améliorer l’ordinaire. Les limites de communes sont souvent positionnées sur ces mares d’eau douce qui deviennent des repères, les chemins y mènent inexorablement car elles font partie de l’économie. Certes, elles étaient nombreuses par endroit et, à la faveur des pluies abondantes, débordaient et ennoyaient le paysage entre la fin de l’automne et l’hiver. Mais ce n’était pas un problème : la vie agropastorale était autant faite de conquête de vastes terrains de parcours avec les troupeaux, que de repli au sein des airiaux. Les mois les plus humides ne se vivaient pas dans la lande, mais dans le quartier.

    Bien sûr, les voyageurs ne percevaient pas l’espace de la même manière. Se déplaçant sur les routes ponctuées de postes et d’auberges, ils n’accédaient pas aux quartiers qui en étaient à l’écart. Même les bourgs étaient peu peuplés. Ils ne pouvaient pas distinguer les « serres » de chênes ou les « sègues » de pins ou encore les « pinhadars » déjà exploités pour leur résine (aberration de la croyance d’une forêt apparue au milieu du XIXe siècle, personne ne se pose la question : d’où venait cette énorme quantité de bois pour construire depuis au moins la fin du Moyen Âge des milliers de bâtiments, se chauffer, alimenter les fours à goudron, produire du charbon pour alimenter les premiers hauts fourneaux et tout ça bien avant la loi de Napoléon III ?). Seulement croisaient-ils d’étranges êtres au teint buriné, la peau tannée par un travail en plein air régulier, avec leur épaisse toison de mouton sur le dos et des échasses au pied, s’exprimant dans un français approximatif masqué par l’accent d’ici, voire dans un gascon qui leur donnait un côté exotique. Les bergers devaient paraître bien terribles pour ces voyageurs se rendant à Dax ou en Espagne, surtout s’ils avaient protégé leur visage et le dos de leurs mains avec de la graisse pour décourager les taons et les moustiques, graisse agglomérant poussière, laine de mouton, poils de chien ou brindilles en avançant dans la lande et dans la journée.

    Les Landes de Gascogne sont un perpétuel malentendu, que ce soit sur leur aspect, ses habitants, son économie. Et les avides investisseurs profiteront de cet a priori pour s’abattre sur ce territoire.

    Certes, la généralisation (et non l’apparition, vous l’aurez compris maintenant… enfin, j’espère !) de la sylviculture fut un réel progrès économique et il faudrait être fou pour regretter un temps où l’autosubsistance était trop calée dans son rythme pour que le moindre printemps trop pluvieux entraîne une production de seigle gâtée et donc moins de pain, venant tordre de faim le ventre des plus fragiles économiquement – les métayers et les brassiers –, augmentant par contrecoup la mortalité des enfants et des vieillards. Et que dire des épizooties s’abattant sur le cheptel ! Le système était pensé, adapté, mais cet équilibre était nécessairement précaire… comme il l’était en réalité dans beaucoup de campagnes européennes.

    À ceci près qu’une maladie absente ailleurs (hors le nord-ouest de l’Espagne) se mit à essaimer : non pas le paludisme (sans doute bien présent, l’était-il davantage qu’ailleurs ? Les propos outranciers sur sa récurrence relèvent sans doute en grande partie d’une volonté de dénigrer le territoire : les registres de décès auraient dû montrer une très forte mortalité des enfants et des vieillards si l’on s’y fiait.), mais la pellagre liée à une surconsommation de farine de maïs sans ingérer suffisamment de protéines (carence en vitamine B3).

    À ceci près qu’un réel archaïsme existait qui rendait la misère plus visible qu’ailleurs : le statut du métayage quand la majeure partie de la France connaissait le fermage. Il y avait de l’argent, il y avait des gains importants grâce à certains négoces lucratifs (miel, cire, résine, cheptel, laine) et les actes notariés le montrent, contrairement aux bénéficiaires qui s’en cachaient, cela ne profitait surtout qu’aux laboureurs. Et la richesse était visible seulement pour les mariages et les enterrements, en quelque sorte.

    Mais les Landes de Gascogne avaient une force qui allait entraîner sa métamorphose, sans qu’on ne demande l’avis de ses habitants : des communaux en très grande quantité, en libre usage, comme ils l’étaient déjà du temps des vacants avant la Révolution. Autant dire du rien, du vide, du désert vu d’en haut… alors que tout l’équilibre économique local reposait sur eux. Mais ce rien, ce vide, ce désert ne rapportait rien, ne générait aucun profit visible. Encore un malentendu. Et c’est comme cela que les Landes de Gascogne furent mises aux enchères, que les lagunes furent vidées, que les landes à moutons laissèrent la place à des pins partout avec une incroyable rentabilité et rapidité. Avant d’autres crises. Des Landais quittèrent leur Grande Lande, des bergers se suicidèrent, des laboureurs pourtant propriétaires durent quitter leur quartier. Une manne économique pour les investisseurs, une profonde crise sociale et identitaire pour les habitants. Et un territoire dépossédé de ses innovations : l’histoire retiendra Brémontier au lieu des frères Desbiey et Chambrelent au lieu de Crouzet. Les Landes devaient être colonisées (terme réellement employé à l’époque) car on jugeait les Landais incapables de transformer le territoire et le salut ne pouvait venir que d’ailleurs, quand bien même ces « sauveurs » n’appliquèrent que des solutions développées localement !

    Et bizarrerie de l’Histoire – ou syndrome de Stockholm ? –, oser discuter de l’omniprésence du pin sur les parcelles est devenu aujourd’hui un sacrilège aux yeux des descendants de ces mêmes Landais qui ont souffert moralement au cours de la douloureuse période de transition des années 1860-1890, période où l’on alla jusqu’à saccager les jeunes pins avec les moutons ou brûler les parcelles au risque de se faire tirer dessus par la gendarmerie. Les malentendus d’hier sont devenus les certitudes d’aujourd’hui.

    Voici donc une présentation sous forme de poster de l’évolution du paysage landais réalisée avec l’IA (et non par l’IA, contrairement à beaucoup de textes sur les Landes qui circulent depuis ces derniers temps sur les réseaux sociaux : il faut nourrir l’IA avec des données fiables, démarche qu’oublient les pseudo-historiens d’un jour qui nous abreuvent d’inepties sur l’histoire des Landes) à partir des articles cités plus haut.

    Comme il est nécessaire de répéter qu’il existe une vaste production d’ouvrages fiables pour comprendre notre territoire et que tout n’est pas sur internet (ou pris en compte par l’IA), voici ci-dessous une liste non exhaustive de références à lire sans modération pour approfondir le vaste sujet de l’histoire des Landes de Gascogne.

 

Hervé Barrouquère

 

 

(*) consultables à la bibliothèque de la Société de Borda

Ouvrages généraux

– MAIZERET C., 2004. Les Landes de Gascogne. Paris, Delachaux et Niestlé, 256 p.

– RIBEREAU-GAYON M.-D., 2001. Chasseurs de traditions. L’imaginaire contemporain des Landes de Gascogne. Paris, CTHS, 388 p.

– SARGOS J., 2004. Histoire de la forêt landaise. Du désert à l’âge d’or. Bordeaux, L’Horizon chimérique, 559 p. (*)

– TAILLENTOU J.-J., 2023. Petite histoire des Landes. Morlaàs, Cairn, 184 p. (*)

Grande Lande, pastoralisme et systèmes agraires

– LALANNE F., SZEPERTYSKI B., GOULAZE H. et LACOMBE C., 2008. « Évolution du système agro-sylvo-pastoral landais aux XIXe et XXe siècles ». In : La lande, un paysage au gré des hommes. Actes du colloque international de Châteaulin, 15-17 février 2007. Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, p. 187-197.

– LESCARRET J.-P., 2008. La vie dans la Grande Lande au temps des bergers et des loups. Morlaàs, Cairn, 304 p. (*)

– ZINK A., 1993. L’héritier de la maison. Géographie coutumière du Sud-Ouest de la France sous l’Ancien Régime. Paris, EHESS, 542 p. (*)

– ZINK A., 1997. Clochers et troupeaux. Les communautés rurales des Landes et du Sud-Ouest avant la Révolution. Talence, Presses universitaires de Bordeaux, 483 p. (*)

– ZINK A., 2000. Pays ou circonscriptions. Les collectivités territoriales de la France du Sud-Ouest sous l’Ancien Régime. Paris, Publications de la Sorbonne, 374 p. (*) [consultable en ligne : https://books.openedition.org/psorbonne/2635?lang=fr]

Les actes des colloques organisés par le Parc naturel régional des Landes de Gascogne ou en partenariat avec lui :

– FÉDÉRATION HISTORIQUE DU SUD-OUEST, 1996. Les Landes entre tradition et écologie. Actes du XLVIIe Congrès d’études régionales de la Fédération historique du Sud-Ouest, tenu à Sabres les 25 et 26 mars 1995. Bordeaux, FHSO, 378 p. (*)

– KLINGEBIEL A. et MARQUETTE J.-B. (dir.), 1985. La Grande Lande : histoire naturelle et géographie historique. Actes du colloque de Sabres, 27-29 novembre 1981. Paris, CNRS / Parc naturel régional des Landes de Gascogne, 604 p.

– KLINGEBIEL A. et MARQUETTE J.-B. (dir.), 1995. La Grande Lande. Géographie historique. Actes du colloque du Teich, 19-20 octobre 1985. Talence, Presses universitaires de Bordeaux, 215 p. (*)

– MERLET J.-C. et BOST J.-P. (dir.), 2011. De la lagune à l’airial. Le peuplement de la Grande Lande. Bordeaux, Fédération Aquitania, Supplément Aquitania, 24 ; Parc naturel régional des Landes de Gascogne, Travaux et colloques scientifiques, 6 ; APOL, hors-série, 5, 336 p. (*)

– PARC NATUREL RÉGIONAL DES LANDES DE GASCOGNE, 1995. Le delta de la Leyre. Actes du colloque du Teich, 21-23 octobre 1993. Belin-Beliet, Parc naturel régional des Landes de Gascogne, 176 p. (Travaux et colloques scientifiques, 1).

– PARC NATUREL RÉGIONAL DES LANDES DE GASCOGNE, 1998. Travaux et colloques scientifiques, 2. Hydrologie, ornithologie, préhistoire, chemins, patrimoine, tourisme, sociologie, Moyen Âge, ethnologie, géologie, architecture, linguistique…. Belin-Beliet, Parc naturel régional des Landes de Gascogne, 98 p.

– PARC NATUREL RÉGIONAL DES LANDES DE GASCOGNE, 2001. Ressources minérales du sol et du sous-sol des Landes de Gascogne. Actes du colloque de Brocas, 24-25 mars 2000. Belin-Beliet, Parc naturel régional des Landes de Gascogne, 232 p. (Travaux et colloques scientifiques, 3).

Archéologie et peuplement

– LABORIE Y. et MARQUETTE J.-B. (dir.), 2021. Labrit, castrum de la Grande Lande. Aux origines de la famille d’Albret. Bordeaux, Aquitania, Suppléments Aquitania, 42, 440 p. (*)

– Articles de la revue Archéologie des Pyrénées Occidentales et des Landes (*)

Habitat rural et culture matérielle

– ÉCOMUSÉE DE LA GRANDE LANDE, 1986. Écomusée de la Grande Lande. Guide du visiteur. Mont-de-Marsan, Parc naturel régional des Landes de Gascogne, 111 p. (*)

– TOULGOUAT P., 2002. La vie rurale dans l’ancienne lande. Saint-Vincent-de-Tyrosse, Atelier des Brisants, coll. « Horizon nomade », 96 p. (*)

– TOULGOUAT P., 2003. La maison de l’ancienne Lande. Saint-Vincent-de-Tyrosse, Atelier des Brisants, coll. « Horizon nomade », 189 p. (*)

Sources et publications de la Société de Borda

Bulletin de la Société de Borda. Dax, Société de Borda, 1876-à nos jours. (*)

– JOGAN M. (dir.), 2004. Tables générales du Bulletin de la Société de Borda (1876-2001). Dax, Société de Borda, 404 p. (*)

– JOGAN M. (dir.), 2022. Tables générales du Bulletin de la Société de Borda (2002-2021). Dax, Société de Borda, 224 p. (*) [consultable en ligne : https://www.societe-borda.com/tables-generales-2001-2021/]

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