La famille Magnus est originaire de l’Est de la France. L’arrière-grand-père d’Amélie, Jean-Jacques, était marchand de bestiaux à Strasbourg. Son grand-père, Frédéric (1800-1871), choisit quant à lui de s’établir à Besançon, où il fut successivement sellier-carrossier puis pelletier. Ce dernier métier désignait un artisan spécialisé dans l’achat, le traitement et le commerce des peaux destinées à être transformées en fourrures ou en articles de cuir de qualité. En 1832, il fonda les « Fourrures Magnus », maison appelée à devenir une enseigne reconnue de la cité bisontine. Ce commerce prospéra dans un contexte particulièrement favorable. Besançon constituait alors l’une des principales places fortes militaires françaises du XIXᵉ siècle et abritait une importante garnison. La présence de nombreux officiers et militaires assurait une clientèle régulière pour les vêtements chauds de prestige, les garnitures de fourrure destinées aux uniformes d’hiver ainsi que les équipements en cuir de haute qualité. Ainsi, l’activité développée par Frédéric Magnus s’inscrivait pleinement dans l’économie et les besoins d’une ville marquée par sa vocation militaire. (Fig. 1)
À sa mort, son fils Charles (1833-1905) prit la direction de l’entreprise familiale. En 1862, il épousa Victorine Titeux, originaire d’Auxonne (Côte-d’Or). De cette union naquirent treize enfants, dont dix atteignirent l’âge adulte. Amélie vit le jour à Besançon le 26 juillet 1873. Huitième enfant de la fratrie, elle grandit dans un milieu où l’activité commerciale familiale côtoyait les ambitions intellectuelles et militaires. Ses deux aînés, Léon et Adelaïde, furent appelés à reprendre les Fourrures Magnus (1). L’environnement militaire de Besançon exerça une influence notable sur plusieurs membres de la famille. René embrassa la carrière des armes après sa formation à l’École polytechnique et termina comme colonel d’artillerie, tandis qu’Edmond intégra Saint-Cyr. Ce dernier succomba à ses blessures en 1915. Le benjamin de la fratrie, Georges, mobilisé comme appelé, mourut à son tour en 1918. (Fig. 2)
Les filles de Charles Magnus se distinguèrent également par leurs parcours. Marguerite dirigea une pension de famille avec le concours de sa sœur Georgette. Hélène, après avoir exercé comme institutrice, devint professeur de lettres au lycée de jeunes filles de Besançon en 1901, avant d’en prendre la direction. Ses mérites lui valurent d’être nommée officier d’Académie. Amélie suivit une voie comparable à celle d’Hélène. Attirée par l’enseignement, elle commença sa carrière comme professeur de lettres au collège de jeunes filles de Neufchâteau (Vosges).
Directrice du collège des jeunes filles de Dax
En octobre 1908, Amélie Magnus est nommée à Dax comme professeur de lettres et directrice du cours secondaire de jeunes filles (2), établissement récemment placé sous la responsabilité de la municipalité. Depuis la loi Camille Sée du 21 décembre 1880, qui organisait l’enseignement secondaire public et laïque destiné aux jeunes filles, les grandes villes françaises se dotaient progressivement de lycées féminins. Dans les villes moyennes, telles que Dax, cette ambition prenait la forme de « cours secondaires » destinés aux jeunes filles ayant dépassé, selon la terminologie de l’époque, l’âge de l’obligation scolaire. Fondé en 1902, le cours secondaire dacquois dispensait alors ses enseignements dans une salle du tribunal, installé dans l’ancien couvent des Barnabites. Les cours étaient assurés par des professeurs de l’École normale et de l’École supérieure, auxquels s’ajoutaient quelques directeurs d’écoles primaires. Ce n’est toutefois qu’en 1908 que la municipalité, jusque-là réticente sous l’effet des résistances conservatrices et cléricales, accepte de prendre officiellement en charge l’établissement. C’est dans ce contexte de transition et d’affirmation de l’enseignement féminin public qu’arrive Amélie Magnus. Elle doit alors composer avec une situation délicate : une partie du corps enseignant ayant refusé sa mutation à Dax, il lui revient de reconstituer presque entièrement l’équipe pédagogique (3).
Dès son arrivée, Mlle Magnus révèle des qualités remarquables d’administratrice et de gestionnaire. Sous son impulsion, le cours secondaire connaît un développement rapide : de 47 élèves en 1908, les effectifs atteignent 104 inscrites en 1911. Cette réussite lui vaut d’être promue officier d’Académie dès 1909 (4). Malgré les résistances, l’établissement poursuit son essor et affirme progressivement sa place dans le paysage éducatif local. En 1911, elle est nommée directrice du collège de jeunes filles de Vesoul. Cette mutation fut-elle le résultat de manœuvres de ses adversaires, soucieux d’éloigner une personnalité dont l’influence grandissait à Dax ? Quoi qu’il en soit, elle décline ce poste et choisit de demeurer dans la cité des eaux (5).
Les lois de séparation des Églises et de l’État de 1905, complétées par celle du 13 avril 1908 (6), ouvrent une nouvelle étape. Par décret du 2 décembre 1910, les locaux de l’Institution Notre-Dame, dirigée par le chanoine Lahargou, sont attribués à la ville. Le conseil municipal saisit cette opportunité pour donner une assise durable à l’œuvre engagée quelques années plus tôt : le cours secondaire de jeunes filles est érigé en collège de jeunes filles par décret du 15 novembre 1912. Après des travaux d’aménagement, le nouvel établissement s’installe en 1913 dans les bâtiments de l’ancien séminaire (7). Placé sous la direction de Mlle Magnus, le collège connaît alors une période de croissance et de consolidation qui s’étend sur plus de deux décennies. Durant les vingt-deux années où elle en assure la direction, elle contribue à faire de l’établissement l’un des principaux pôles d’enseignement féminin du département. Son action est rapidement reconnue par les autorités : elle reçoit les Palmes académiques en 1914 puis la Légion d’honneur en 1932 (8). En 1931, les effectifs du collège atteignent le chiffre remarquable de 289 inscrites, témoignant du succès de l’œuvre menée sous son impulsion. (Fig. 3)
L’ entrée à la Société de Borda
Le 12 octobre 1922, Amélie Magnus devient la deuxième femme admise à la Société de Borda, six mois après la baronne de Lataulade (https://www.societe-borda.com/11-mai-1922-premiere-femme-admise-comme-societaire/)
Son entrée présente toutefois une particularité notable. Contrairement à sa devancière et à la plupart des femmes qui rejoindront ultérieurement la Société, elle ne bénéficie d’aucun parrainage. Elle appartient en effet à ce petit groupe de dix femmes qui firent usage de l’article 11 du règlement alors en vigueur, lequel autorisait les candidates à adresser directement leur demande d’admission par écrit. Celle-ci était ensuite examinée par le bureau puis soumise au vote des sociétaires, dont l’approbation était toujours unanime. Cette procédure permettait de s’affranchir du système de cooptation imposant la présentation de deux parrains, condition qui pouvait constituer un obstacle pour des personnalités pourtant désireuses de rejoindre la Société (9). Le choix d’Amélie Magnus témoigne ainsi d’une démarche volontaire et autonome, révélatrice de son caractère et de sa position déjà affirmée dans la vie intellectuelle dacquoise. Pour autant, son engagement au sein de la Société de Borda demeure relativement discret. Les archives la montrent essentiellement présente aux séances et aux manifestations culturelles organisées par l’association, sans qu’elle n’exerce de responsabilité particulière ni ne laisse de production scientifique notable. On la retrouve également parmi les participantes aux activités des Amis du lac d’Hossegor, autre cercle culturel et mondain alors en plein essor dans les Landes.
Dans le combat des suffragettes
En revanche, elle s’engage pleinement dans le combat pour le droit de vote des femmes. Alors que plusieurs pays occidentaux ont déjà accordé le suffrage féminin, la classe politique française demeure encore réticente à cette évolution. Entre 1919 et 1935, la Chambre des députés adopte à quatre reprises des propositions en faveur du vote féminin, mais celles-ci se heurtent systématiquement à l’opposition du Sénat. Afin de faire avancer cette revendication, plusieurs associations suffragistes voient le jour (10). Parmi elles figure l’Union nationale pour le vote des femmes (UNVF), organisation d’inspiration catholique et conservatrice fondée par Mme Levert-Chotard. L’UNVF défend l’idée que l’accès des femmes aux droits politiques ne remettrait nullement en cause leurs devoirs familiaux ni leur rôle au sein du foyer, pas plus qu’il n’altérerait leur « féminité » (11). Un comité départemental est créé à Dax le 22 octobre. Placé sous l’impulsion de la vicomtesse Charlotte de Pelleport, il compte notamment parmi ses dirigeantes Célestine Fustaix, qui en assure la trésorerie (12) . C’est vraisemblablement dans ce contexte que Mlle Magnus rejoint les rangs de l’UNVF. (Fig. 4)
L’année 1935 marque une étape importante. À l’occasion des élections municipales, plusieurs communes organisent des consultations parallèles ouvertes aux femmes. Ces scrutins symboliques conduisent à l’élection de « conseillères municipales adjointes », appelées à siéger avec une voix consultative. Toutefois, seules cinq villes arrivent à faire élire des conseillères : Villeurbanne, Ussel, Louviers, Guillaumes (Alpes-Maritimes), et Dax (13), où le sénateur-maire Eugène Milliès-Lacroix apporte personnellement son soutien (Fig. 5). Le 23 juin 1935, Amélie Magnus figure parmi les six femmes élues (14).
Cette élection coïncide aussi avec la fin de sa carrière à la tête du collège de Dax. L’hommage qui lui est rendu par la Société de Borda souligne l’ampleur de son engagement : « Elle a consacré à cette tâche une expérience et une activité sans limites. L’épanouissement et le succès de ce centre d’enseignement sont en grande partie son œuvre. » (15)
Elle décède à Dax le 21 avril 1950.
Gonzague Espinosa-Dassonneville
Notes
1- Le magasin fut toutefois vendu en 1924 à Ignace (Isaac) Kreisler et à son beau-frère Léon Ubersfeld, deux Juifs originaires de Cracovie (ville alors autrichienne) qui possédaient déjà un autre magasin de fourrures à Besançon, https://maitron.fr/kreisler-alexandre/
2- Le Républicain landais du 16 octobre 1908.
3- Vergès J., 1983. Le collège de jeunes filles de Dax. Bull. Soc. Borda, n° 389, 1er tri., p. 81-111. Elle fait venir notamment Mlle Coulon, professeur de lettres et bisontine comme elle.
4- Journal des Landes du 18 juillet 1909.
5- Le Républicain landais du10 septembre 1911.
6- Elle confirme que les églises et les biens mobiliers qui les garnissent (et qui n’ont pas été réclamés ou attribués) deviennent définitivement la propriété des communes. Elle règle aussi l’attribution des biens ecclésiastiques restés sans affectation après l’expiration des délais légaux, permettant leur dévolution à des établissements communaux de bienfaisance ou d’assistance. L’Institution Notre-Dame part s’installer au domaine de « Cendrillon ».
7- Jugé trop vétuste pour être réhabilité, l’ensemble est totalement détruit en 1993 pour laisser place à une construction nouvelle, le collège Léonce-Dussarrat.
8- Journal officiel du 13 juillet 1914 ; AN, LH 19800035/1461/68865.
9- Il est indéniable que l’entrée d’une femme à la Société de Borda a suscité des vocations pour rejoindre une communauté établie. Mais on constate que ce type de candidature « spontanée » a été une exception. Mis à part les deux premières années (1924-1925), toutes les femmes sont présentées par deux parrains, deux marraines ou un couple mixte. Il est possible que les dirigeants ont voulu reprendre la main et garder une totale maîtrise sur les profils sélectionnés. Voir notre publication dans le Bulletin qui paraîtra en 2027.
10- La première est l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF) en 1909, branche française de Alliance internationale pour le suffrage des femmes, fondée par la Britannique Jeanne Schmahl. Son programme, pour des raisons tactiques, est limité au suffrage municipal.
11- Rochefort, F., 1994. La citoyenneté interdite ou les enjeux du suffragisme. Vingtième Siècle, revue d’histoire, n° 42, avril-juin, p. 41-51. L’UNVF défend un positionnement conservateur dont l’objectif est la « défense des intérêts féminins, familiaux et professionnels » comme l’indique le sous-titre de son périodique : elle soutient qu’il est crucial, pour maintenir l’équilibre de la famille en tant qu’instance fondamentale de la société, que les femmes soient dotées de droits dans tous les domaines. Présentant une nouvelle perception de l’émancipation des femmes, son postulat rassure les milieux conservateurs jusqu’alors hostiles au droit de vote ou favorables au vote familial.
12- L’Union nationale des femmes du 10 novembre 1934. Mlle Fustaix, ancien directrice d’école, était devenue sociétaire en 1928.
13- Cornu C., 2005. Faire voter les femmes sous la IIIe République : une expérience à Louviers en 1936. Études normandes, n° 54, 4e tri., p. 35-50.
14- Avec Pauline Gischia, infirmière de la Croix-Rouge ; Mathilde de Mollans, président des Dames de la Charité ; Rose Mongelous, ancienne directrice de l’Ecole maternelle de Dax ; Charlotte de Pelleport, président du comité landais de l’UNVF ; et Andrée Tramesaygues, sage-femme.
15- Bull. Soc. Borda, 1950, p. 7.