Ce titre peu enviable revient à Daniel Wilson (1840‑1919), gendre de Jules Grévy, président de la République de 1879 à 1887. Héritier fortuné, il est le fils de Daniel Wilson père, chevalier d’industrie britannique enrichi dans les forges du Creusot à la fin du Premier Empire puis dans l’éclairage au gaz de Paris, et d’Antoinette Henriette Casenave, issue d’une lignée de parlementaires béarnais. À la fin du Second Empire, il se lance en politique : élu député radical en Indre‑et‑Loire en 1869, il y sera constamment reconduit. Sous la IIIe République, il devient sous‑secrétaire d’État aux Finances (1879‑1881) dans les gouvernements Freycinet et Ferry. Proche de Jules Grévy, il épouse en 1881 sa fille Alice, gagnant alors le surnom de « Monsieur Gendre ».
Le 4 avril 1878, Daniel Wilson est reçu comme membre de la Société de Borda, aux côtés d’autres députés tels que le républicain Benoît‑Martin Sourigues ou le bonapartiste Charles Boulart. À cette date, il est le seul parlementaire à siéger dans une société savante landaise sans entretenir le moindre lien avec le département. Comme ses collègues, il a en réalité été invité à rejoindre le cercle érudit.
Wilson n’est toutefois pas un inconnu dans le monde des sociétés savantes. Mécène, collectionneur, intermédiaire actif entre érudits et administration, il appartient à plusieurs sociétés tourangelles et parisiennes, soutient les congrès organisés par l’Instruction publique, encourage les publications, les restaurations patrimoniales et les initiatives scientifiques. Par ses dons, ses interventions parlementaires et ses réseaux, il incarne ces élites républicaines qui structurent et financent l’érudition régionale. Sans être savant de profession, il joue un rôle non négligeable dans la reconnaissance et la vitalité des sociétés savantes de son temps. Peut‑être a‑t‑il été sollicité par un parlementaire landais désireux d’associer un jeune ministrable ambitieux – mais sensibilisé aux enjeux de l’érudition – au tableau d’honneur de la Société de Borda, dont la liste des membres était alors publiée en tête du Bulletin. Peut‑être encore le président Henry du Boucher, qui partageait avec lui une appartenance à la Société d’anthropologie de Paris, l’a‑t‑il attiré dans ses filets. Ce type d’affiliation relevait souvent du symbole.
Wilson figure d’ailleurs parmi les présidents d’honneur du congrès scientifique tenu à Dax en 1882, aux côtés d’Antoine d’Abbadie, de l’Institut. Entre 1886 et 1902, sa société éditera La Grande Encyclopédie (31 volumes), dirigée par Marcellin Berthelot, concurrente du Littré (Hachette) et du Grand Dictionnaire universel de Larousse : une entreprise emblématique du triomphe du positivisme dans la France de la Belle Époque (1).
Mais Daniel Wilson entre surtout dans l’Histoire comme protagoniste du « Scandale des décorations » (1887), affaire politico‑financière qui contraint Jules Grévy à la démission. Sous la présidence de son beau‑père, « Monsieur Gendre » se révèle, selon Edmond de Goncourt, « un maniaque de la prévarication (2) ». Depuis son bureau de l’Élysée, il avait mis en place un système bien huilé permettant d’échanger services, postes et décorations contre des interventions destinées à accroître les bénéfices de ses entreprises. La presse, notamment Le XIXe siècle, dévoile l’ampleur de ce trafic d’influence et les manœuvres du président pour protéger son gendre. Une commission d’enquête parlementaire est créée ; Grévy, acculé, démissionne le 2 décembre 1887, quittant la vie politique avec une réputation durablement entachée. Le 1er mars 1888, Wilson est condamné à deux ans de prison, 2 000 francs d’amende et cinq ans d’inéligibilité. La cour d’appel fait preuve d’une clémence exceptionnelle en l’acquittant : n’ayant pas le pouvoir de décerner lui‑même la Légion d’honneur, il ne pouvait être juridiquement poursuivi pour l’avoir promise ! (3)
Devenu paria, chacun s’empresse de prendre ses distances. La Société de Borda le fait avec une grande discrétion : aucune trace de radiation n’apparaît dans les comptes rendus publiés ou dans les archives, mais son nom disparaît de la liste des membres dès 1888. C’est le journal orléaniste L’Avant‑Garde, dirigé par le sociétaire Rémi d’Avezac de Moran, qui révèle l’affaire :
« La dernière séance de la Société de Borda a été, paraît-il, fort agitée. On a discuté la question de savoir si M. Wilson, membre de cette société, en serait exclu comme indigne. Les promoteurs de cette proposition, bons républicains au demeurant, ont été combattus par d’autres républicains moins intraitables. Finalement, la victoire est restée aux premiers et l’exclusion de Wilson a été votée. Nous ne doutons pas que le gendre de M. Grévy ne soit particulièrement sensible à ce coup inattendu. Ce qui le consolera, peut-être, ce sera de ne plus avoir à verser les 12 fr. de cotisation annuelle. Dans cette famille, toutes les petites économies sont bonnes à réaliser. » (4)
Cette « révélation » a été reprise avec un amusement anecdotique par Le Dacquois et Le Républicain landais, journaux à plus grande audience :
« la Société de Borda, gloire et honneur de notre bonne ville, a voté l’expulsion de M. Wilson. Ô Wilson ! tu auras bu la coupe jusqu’à la lie ! On a dit qu’après le jugement correctionnel qui l’a frappé, le député d’Indre-et-Loire a conservé le calme et l’espérance, mais aujourd’hui, s’il apprend la terrifiante nouvelle, son courage va être brisé. Qu’on cache au moins la chose à M. Grévy qui a déjà tant expié et tant souffert. » (5)
Daniel Wilson retrouve son siège de député après les élections de 1893 et le conserve jusqu’en 1902, malgré un procès pour corruption électorale et plusieurs tentatives d’invalidation. Le scandale des décorations, qui avait failli ébranler le régime républicain, contribua — sans intention ni conscience de ses acteurs — à préparer l’opinion à percevoir l’affaire de Panama (1893), scandale politico‑financier d’une ampleur bien supérieure, comme une confirmation supplémentaire de la dégradation morale du personnel républicain.
Gonzague Espinosa-Dassonneville