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Le sable des Landes : une histoire de vents et de climat…et une vision renouvelée du sujet

    Il y a près de trente ans, alors que je prospectais une parcelle riche en indices de peuplement du mésolithique, un témoin observait mes aller et venues d’un air amusé. Ce vieux monsieur aux rides profondes, coiffé d’un béret dont l’ombre sur le visage laissait briller un regard vif, habitait près de là. Il engagea la conversation pour comprendre ce que je faisais. Après quelques explications sur la prospection archéologique, je lui tendis un éclat de silex. Il éclata de rire : pour lui, c’était forcément une pierre à fusil car « avant, il y a longtemps, ici il y avait la mer ». L’instituteur du village l’avait expliqué en classe quand il allait à l’école et pour preuve, le sable était partout dans le sol. Ce malentendu n’est pas propre à sa génération aujourd’hui disparue : ce n’est qu’une des idées reçues parmi d’autres sur le sujet, comme nous allons le voir.

    Certes, le sable des Landes ne se limite pas aux dunes littorales prisées par les estivants. En effet, dans le territoire qui s’étend de l’Adour à la pointe du Médoc se cache sous nos pieds un vaste manteau sableux ; il couvre près de 13 000 km². Sa formation s’est étalée sur plusieurs centaines de milliers d’années. À plusieurs reprises, il a fait l’objet de recherches pour comprendre sa mise en place. Dans les années 1970-1980, plusieurs géographes et géologues avaient travaillé sur le sujet et leurs travaux ont posé les premiers jalons (André Klingebiel, Claude Thibault, Philippe Legigan, Nicole Gourdon-Platel, notamment). Il y a une dizaine d’années, le géomorphologue Luca Sitzia et d’autres chercheurs ont actualisé ces données. Cet effort commun a permis de mieux comprendre les grandes étapes chronologiques de la mise en place du sable des Landes et des processus naturels à l’œuvre. Pourtant, certaines idées reçues sur le sable des Landes et sur les remarquables édifices naturels qu’il a façonnés -les dunes- continuent de se diffuser. Ainsi entend-on que le sable des Landes vient de la plage, qu’il s’est déposé en une seule fois, que les dunes menaçaient Bordeaux, etc. Examinons de plus près son histoire naturelle à l’aune des publications de ces quinze dernières années afin d’y voir plus clair.

Du sable loin de l’océan

    Aujourd’hui, les dunes sont spontanément associées au littoral. Pourtant, les sables éoliens landais se retrouvent loin à l’intérieur des terres. De véritables massifs dunaires existent à plus de 50 kilomètres du trait de côte ! C’est le cas des « doucs » de Cazalis, en Gironde. Et l’épandage de sable est présent jusque dans les Landes néracaises (Lot-et-Garonne), à plus de 100 kilomètres de l’océan !

    Pendant les périodes glaciaires, le niveau de la mer est beaucoup plus bas qu’aujourd’hui, avec un trait de côte à plusieurs dizaines de kilomètres à l’ouest de sa position actuelle. De vastes surfaces du plateau continental se retrouvent alors émergées et peuvent fournir des matériaux sédimentaires aux vents. À l’origine, ce sable garnissait le Bassin aquitain après avoir été arraché peu à peu aux Pyrénées et au Massif Central par l’action de l’érosion.  Après plusieurs phases de dépôt et de remaniement, il a ensuite été charrié vers l’océan par le réseau hydrographique. Ultérieurement, ce sont les rafales de vents qui ont transporté les sables vers l’intérieur du Bassin aquitain, où ils se sont déposés. De nouveaux épisodes venteux les ont souvent mobilisés dans un second temps.

    Cette dynamique s’inscrit dans une évolution géologique plus large, marquée également par les transformations du réseau hydrographique. Le paysage sableux actuel est donc issu de processus successifs sur un temps long et non le résultat d’un événement unique bref.

Quelques jalons chronologiques

    Contrairement à une idée longtemps répandue, la mise en place du sable des Landes ne s’est pas faite en une seule fois. Plusieurs épisodes d’accumulation et de remobilisation des sables ont été identifiés, alternant avec des périodes plus calmes.

    Les premiers dépôts éoliens repérés remontent au Pléistocène moyen, il y a entre 300 000 et 400 000 ans. D’autres épisodes se produisent ensuite au cours des cycles glaciaires. Le vent transporte alors des sables sur des surfaces peu végétalisées, déposés sous forme de nappes et de petites rides. Le paysage prend parfois un aspect très différent de nos repères actuels : entre 36 000 et 25 000 ans, par exemple, les Landes de Gascogne sont une toundra à pergélisol (1).

    Toutefois, c’est durant le Pléniglaciaire supérieur, entre environ 25 000 et 14 000 ans avant le présent, que l’épandage sableux prend une ampleur considérable, à la faveur de forts épisodes venteux. Le climat est alors froid et sec et la végétation peu développée. À ce moment-là, les Landes de Gascogne se sont muées en un désert glaciaire, prenant même l’aspect d’un véritable erg (2), le plus grand d’Europe occidentale.

    Au cours du Dryas récent, il y a environ 12 900 à 11 700 ans, une nouvelle phase de froid, plus courte, favorise la reprise de l’activité éolienne et la formation de dunes paraboliques continentales. Leur forme et leur orientation témoignent de conditions différentes de celles des épisodes précédents. On observe régulièrement des champs de dunes paraboliques. Ce sont ces dunes qui se remarquent encore souvent dans le paysage.

    Avec le réchauffement climatique et le développement de la végétation, une grande partie des sables se stabilise progressivement au cours de l’Holocène (depuis les 11 700 dernières années). Cela ne signifie pas pour autant que le paysage reste définitivement immobile : des remobilisations locales se produisent parfois, notamment lorsque le couvert végétal est dégradé. Pensons par exemple à l’obstruction partielle ou complète des exutoires des étangs côtiers.

    Globalement, les dépôts de sable n‘ont pas tous pris la même forme selon les périodes. Entre nappes formant de vastes plaines parcourues par les vents et édifices dunaires, ce sont plusieurs facteurs qui ont été déterminants : les conditions climatiques, la disponibilité du sable, l’humidité du sol et la direction des vents.

Et l’Homme dans tout ça ?

    Au cours des périodes historiques, le pâturage, les incendies, l’écobuage et les défrichements ont pu favoriser la remise en mouvement de certains sables. Ces phénomènes se combinent aux variations climatiques. C’est ainsi que la péjoration climatique que l’Europe de l’ouest connaît durant le Petit Âge glaciaire (XIVe-XIXe siècle), s’accompagne d’une reprise du mouvement des dunes littorales. C’est ce moment qui a marqué durablement la mémoire collective, avec des dunes ensevelissant de vieilles parcelles boisées ou nécessitant des déplacements d’habitat. Pourtant, l’amplitude prise par le phénomène n’a rien de comparable avec ce que le Bassin aquitain a connu lors de la dernière phase glaciaire et à aucun moment Bordeaux n’a eu à craindre l’avancée des sables. Néanmoins, l’instabilité des terrains côtiers entraîne pour la première fois une politique de grands travaux, inspirée de méthodes locales. Ce sont les travaux de Brémontier visant à fixer les dunes du littoral. Ce n’est que le début. La loi de 1857 sur l’aménagement des Landes de Gascogne est héritière de cette première étape, en accroissant la mainmise de l’État sur la destinée de ce territoire. Et ce faisant, en entrainant une profonde mutation de son paysage, de son économie, mais aussi de sa société.

Pour conclure

    L’histoire du sable des Landes se confond avec celle, tourmentée, du climat. La structuration de ce territoire particulier s’est accompagnée d’une évolution faite d’avancée des sables, de leur stabilisation, du développement d’un espace forestier progressivement défriché pour étendre la lande, avant de devenir un espace boisé par l’action de l’Homme.  De façon concomitante, le sable, formant des dunes encombrantes et mouvantes, a été vu comme une menace. Si ce sable fut redoutable, tant dans sa pauvreté intrinsèque pour l’agriculture, que dans l’ensevelissement qu’il pouvait générer, il fut également une aubaine pour un autre secteur économique. D’un côté, il alimenta les verreries de la Grande Lande et de l’autre les quelques hauts fourneaux du secteur : en quelques millénaires, par la magie des échanges minéraux et du battement de la nappe phréatique, du sable s’était agrégé en un grès ferrugineux, la garluche. Celle-ci affleurait par endroit en abondance. C’est ainsi que, grâce en partie à leur sable, les Landes de Gascogne furent intégrées à la Révolution industrielle. Et plus près de nous, ces mêmes sables devinrent une aubaine pour le tourisme sur le littoral. Que serait la Côte d’Argent, chère à Maurice Martin, sans ses dunes ?

En complément, nous vous proposons une exploitation graphique de la thèse de Luca Sitizia réalisée avec l’IA.

Hervé Barrouquère

Bibliographie indicative (nous mentionnons ici les publications des années 2000) :

Thèse et monographie

– SITZIA (Luca), Chronostratigraphie et distribution spatiale des dépôts éoliens quaternaires du Bassin aquitain, Thèse de doctorat en Préhistoire, Université de Bordeaux, 2014, 340 p. (en ligne : https://theses.hal.science/tel-01009617/)

Articles de périodiques scientifiques

– BERTRAN (P.), ALLENET (G.), GÉ (T.), NAUGHTON (F.), POIRIER (P.) et SANCHEZ-GOÑI (M. F.), « Coversands and Pleistocene palaeosols in the Landes region, southwestern France », Journal of Quaternary Science, vol. 24, n° 3, 2009, p. 259-269.

– BERTRAN (Pascal), ANDRIEUX (Eric), ANTOINE (Pierre) et COUTARD (Sylvain), « Distribution and chronology of Pleistocene permafrost in France », Boreas, vol. 43, n° 3, 2014, p. 699-711.

– BERTRAN (Pascal), BATEMAN (Mark D.), HERNANDEZ (Marion), MERCIER (Norbert), et al., « Inland aeolian deposits of south-west France: facies, stratigraphy and chronology », Journal of Quaternary Science, vol. 26, n° 4, 2011, p. 374-388.

– BERTRAN (Pascal), SITZIA (Luca), BANKS (William E.), BATEMAN (Mark D.), et al., « The Landes de Gascogne (southwest France): periglacial desert and cultural barrier during the Last Glacial Maximum », Journal of Archaeological Science, vol. 40, n° 5, 2013, p. 2274-2285.

– SITZIA (Luca), BERTRAN (Pascal), BAHAIN (Jean-Jacques), et al., « The quaternary coversands of southwest France », Quaternary Science Reviews, vol. 124, 2015, p. 84-104.

– SITZIA (Luca), BERTRAN (Pascal) et LEROYER (Chantal), « Faciès et chronologie du Sable des Landes : la coupe de Cestas-Pot-aux-Pins », Livret-guide de l’excursion AFEQ 2012, 2012, p. 1-15.

– SITZIA (Luca), BERTRAN (Pascal), SIMA (Adriana) et CHERY (Philippe), « Dynamics and sources of last glacial aeolian deposition in southwest France », Quaternary Science Reviews, vol. 170, 2017, p. 156-168.

– SUCHÝ (Václav), SÝKOROVÁ (Ivana), HAVELCOVÁ (Martina), et al., « Cementation and blackening of Holocene sands by peat-derived humic substances: The Great Dune of Pilat, Aquitaine Basin, France », International Journal of Coal Geology, vol. 116-117, 2013, p. 166-181.

Notes

1- Permafrost en anglais. C’est un sol dont la température se maintient à 0 °C ou en dessous pendant au moins deux années consécutives.

2- Vaste désert de sable formé par un champ de dunes fixes ou mouvantes.

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