Entre 1878 et 1900, la Société de Borda s’est passionnée pour la téléphonie à travers plusieurs expérimentations. En effet, l’invention du téléphone, attribuée à l’Américain Alexander Graham Bell, est contemporaine de la création de la société savante landaise en 1876. Cette invention est présentée lors de l’exposition de Philadelphie en marge du centenaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis. Cet appareil permet de transmettre la voix à distance par un courant électrique à l’aide d’un émetteur et d’un récepteur. À l’automne 1877, plusieurs démonstrations sont réalisées à Paris, à Rouen et à Bordeaux. Rendues publiques par les journaux, elles éveillent la curiosité du public.
(Fig. 1 : Article de l’Illustrated London News de décembre 1877, illustré des différentes parties de l’appareil présenté pour la première fois à l’exposition de Philadelphie)
C’est dans ce contexte que, Jules Thore (petit-fils du botaniste Jean Thore), informé de cette invention, confie à son ami Eugène Dufourcet, vice-président de la Société de Borda, sa volonté de construire lui-même un exemplaire. Toutefois, il est rapidement arrêté par l’impossibilité de fabriquer à Dax certaines pièces. Thore s’adresse alors à l’un de ses amis parisiens qui ne lui fournit pas les pièces demandées, mais, à sa grande surprise, « deux téléphones complets » qu’il réceptionne le 19 janvier 1878 (1). Des essais sont faits le jour même avec Dufourcet. Mis au courant, le président Henry du Boucher a aussitôt l’idée de faire profiter la Société de Borda de l’avantage qu’avaient ces deux sociétaires, d’être parmi les premiers en France à posséder cette invention. Néanmoins, Graham Bell n’avait pas encore signé à cette époque de contrat avec un concessionnaire en France. Thore ne dispose donc pas du modèle américain, mais probablement d’exemplaires s’en inspirant.
Lors de la séance du 7 février 1878, Du Boucher annonce qu’il a sollicité Fulcrand Ouy, l’inspecteur en chef du service télégraphique des Landes à Mont-de-Marsan, afin de demander la mise à disposition des fils de l’État pour de futures expériences. Celui-ci appuie la demande auprès de sa direction générale. En attendant l’autorisation, à l’issue de la séance, « tous les membres présents se sont rendus chez M. Thore où ont eu lieu de curieuses expériences de téléphonie. (2) » L’avis favorable de Paris arrive le 19 février. Cette faveur va plus loin. Fulcrand Ouy y ajoute le concours de son personnel, de son matériel et celui, plus précieux encore, de ses connaissances sur tout ce qui concerne l’électricité appliquée à la télégraphie.
(Fig. 2 : bureau télégraphique. Dessin de A. de Neuville d’après P. Bonhomme. Edouard Charton [dir.], Le Tour du Monde, Paris, 1867)
Dès le 21 février, une première expérimentation est réalisée. La bienveillance du directeur du bureau du télégraphe de Dax permet à Henry du Boucher et à Pascal Peyris, sociétaire, de pouvoir correspondre avec un point quelconque de la ligne de Soustons / Saint-Geours-de-Maremne. Dans le même temps, un groupe de sociétaires, où l’on retrouve notamment Jules Thore, Eugène Dufourcet, Hector Serres (vice-président), Paul Calmon (receveur particulier des finances), Raymond Aylies (procureur), Félix Lacoin (substitut), Jules Pelletier (fondateur de la banque homonyme et trésorier de la Société de Borda), partent établir le deuxième poste « sur la route de Bayonne, au Pont de Mauhourat, en face de la propriété de M. Gardilanne, maire de Dax » qui s’est joint à eux (3) avec son premier adjoint, Vincent Pées. Il s’agit de l’actuel Pont Napoléon à Saint-Paul-lès-Dax. Les deux postes sont séparés de cinq kilomètres. Dans son rapport, Eugène Dufourcet se souvient que :
« L’installation fut des plus simples, nous accrochâmes avec un fil isolé celui du télégraphe et nous prîmes notre terre dans le ruisseau voisin, puis nous attendîmes longtemps plein d’anxiété qu’on nous appelât de la ville. […] Nous entendîmes comme un fourmillement dont nous découvrîmes bientôt la cause, ce bruit était occasionné par la transmission des dépêches au moyen des appareils Morse. »
Après un moment d’attente, puis l’arrivée du signal convenu, les sociétaires engagent la conversation avec ceux restés à Dax. Dufourcet signale que :
« M. le Maire demanda le cours de la Bourse [il était banquier et négociant de son état], il lui fut répondu par la reproduction exacte de la dépêche officielle qu’on venait de recevoir. »
Après ce premier succès rapporté à Fulcrand Ouy, celui propose de venir renouveler l’expérience sur une plus longue distance. Deux jours plus tard, le 23 février, un nouvel essai est effectué entre Dax et Pouillon, où se trouvait le bureau télégraphique le plus proche (moins de 18 km). Le succès est de nouveau au rendez-vous. Le lendemain, l’expérience est réitérée cette fois-ci publiquement pour les membres de la Société de Borda résidant à Dax et leurs familles, le 24 février étant un dimanche. Annoncée dans ses colonnes, le rédacteur du Réveil des Landes rapporte que 300 personnes étaient présentes dans la grande salle de l’hôtel de ville de Dax cet après-midi-là. Cette expérience prend des allures de réunion mondaine, puisque parmi les notabilités, se trouvent le sous-préfet, l’archiprêtre, le capitaine de gendarmerie, des conseillers municipaux, des officiers du 28e bataillon des chasseurs à pied stationnant en ville, ainsi que des professeurs du collège. Les dernières paroles de l’allocution du président Du Boucher et les acclamations ont été parfaitement entendu depuis le poste de Pouillon où se trouvent Dufourcet, Serres et Thore. Peu après, le public est invité à échanger avec leurs interlocuteurs. Le rédacteur rapporte que :
« Pour cela, un silence absolu était indispensable, et pourtant n’était pas chose facile à obtenir. Les organisateurs l’avaient prévu : aussi avaient-ils installé le téléphone dans une salle attenante et qui sert, croyons-nous, aux délibérations du Conseil municipal. On n’y était admis que par quinze – dix dames et cinq messieurs (4) – ; puis les portes étaient impitoyablement fermées. Mais ces portes étaient si minces, il y avait aux premiers rangs tant de jolies causeuses, que le bruit parvenait quand même jusqu’au sanctuaire où on initiait aux mystères du téléphone. Comment donc fermer ces petites bouches mutines ? Les membres de la Société de Borda ont prouvé que l’on peut faire marcher de pair la science moderne et la vieille galanterie française. Ils ont invité les messieurs à se retirer dans la pièce qui précède la grande salle ! Enfin, tout le monde a bien voulu y mettre de la bonne volonté et le silence s’est peu à peu établi. (5) »
Le public a pu percevoir, à certains moments, la voix, le son même et le caractère de cette voix si clairement que l’on pouvait reconnaître l’interlocuteur. Mais pas toujours comme le rappelle Victor Lorrin, présent à Pouillon, dans sa conversation avec un Dacquois :
« Celui-ci prit [m]a voix un peu fluette par celle d’une jeune fille et [m]e traita aimablement de Mademoiselle. Mais le téléphone répara lui-même bien vite la méprise dont il s’était rendu coupable et la suite de la conversation parfaitement comprise de part et d’autre, y gagna d’avoir été égayée par cet incident. (6) »
(Fig. 3a et b : Instructions pour l’usage domestique du téléphone-Bell. Cornelius Roosevelt, seule concession pour la France [1878])
Des couplets de romances, des airs de clairon et de trompette ont été joués jusqu’au son d’une tabatière à musique ! D’autres expériences ont suivi, portées à 42 km entre Dax et Morcenx, puis à 83 km entre Dax et Mont-de-Marsan, toujours avec le même succès. Pour ce dernier essai, la Société de Borda a pu bénéficier cette fois-ci de « deux véritables téléphones Bell » prêtés par Pierre Landry, un docteur en pharmacie originaire de Pauillac qui avait son officine à Dax.
(Fig. 4 : Graham Bell inaugure la liaison téléphonique de 1520 km entre New York et Chicago, sous le regard d’une foule de curieux, le 18 octobre 1892. © Coll. part.)
Au moyen de bobines étalonnées servant à l’administration pour éprouver les appareils télégraphiques, les expérimentateurs ont l’idée d’introduire dans le circuit des résistances équivalant à des nombres déterminés de kilomètres de lignes aériennes. De là, ils peuvent arriver à correspondre avec Mont-de-Marsan, en faisant traverser au courant téléphonique une distance artificielle, mais effective, de 1 183 km, qui est celle de Dax à Bruxelles. Assez rapidement toutefois, l’administration retire son concours, obligeant la Société à payer une redevance aux P.T.T. pour son « fil téléphonique » jusqu’en 1889. Un mémoire relatif aux expériences de Jules Thore est même présenté à la Royal Society de Londres (1887), grâce au physicien britannique William Crookes avec lequel il était en contact.
En 1905, la Société de Borda pouvait déclarer avoir été une des premières, peut-être, à expérimenter la transmission de la parole à grande distance.
Gonzague Espinosa-Dassonneville
Notes
1- Nous n’avons pas pu identifier cet ami généreux.
2- Bulletin de la Société de Borda, 1er tri., 1878, p. 17.
3- Certains membres de ce groupe étaient liés par des liens de parenté. Pascal Peyris, petit-fils du général Vincent Peyris, avait épousé Luce de Gardilanne, fille d’Eugène. Il était aussi le beau-frère d’Eugène Dufourcet, qui avait épousé l’autre fille d’Eugène de Gardilanne, Josèphe Marie. Quant à Jules Pelletier, il était son petit-neveu.
4- Dufourcet parle de séries de six personnes. Mais il était à Pouillon à ce moment-là.
5- Article repris par Le Républicain landais du 24 février 1878.
6- Bulletin de la Société de Borda, 3e tri., 1905, p. LII.
Pour en savoir plus
-Eugène Dufourcet, Rapport sur les expériences de téléphonie faites par la Société de Borda, Bulletin de la Société de Borda, 2e tri., 1878, p. 111-122.
-Gonzague Espinosa-Dassonneville, La Société de Borda. Histoire d’une société savante (1876-2026), Dax, Société de Borda, 2025, 370 p.